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Guerre en Ukraine : L’Afrique entre dilemmes géopolitiques, sécurité alimentaire et affirmation stratégique

Bien que la guerre en Ukraine, déclenchée en février 2022, puisse paraître géographiquement lointaine, ses répercussions ont profondément affecté le continent africain. Des crises de sécurité alimentaire aux pressions diplomatiques et à la reconfiguration des alliances mondiales, les nations africaines se trouvent confrontées à des défis complexes qui révèlent à la fois leurs vulnérabilités et leur potentiel d’action dans un monde multipolaire.
La crise de la sécurité alimentaire
L’impact le plus immédiat et le plus dévastateur de la guerre en Ukraine sur l’Afrique a résidé dans les prix et la disponibilité des denrées alimentaires. L’Ukraine et la Russie fournissent ensemble près de 30 % des exportations mondiales de blé, et de nombreux pays africains sont fortement tributaires de ces approvisionnements. L’Égypte importe environ 80 % de son blé de la région de la mer Noire, tandis que des pays comme le Soudan, la Somalie et la République démocratique du Congo dépendent également largement de ces sources.
La perturbation des expéditions de céréales, due au conflit, a entraîné une augmentation significative des prix. Le coût du blé s’est envolé de plus de 50 % au cours des premiers mois de la guerre, contribuant à une inflation alimentaire qui a touché de plein fouet les populations les plus vulnérables en Afrique. Des pays déjà fragilisés par des défis agricoles, des conflits ou une instabilité économique et climatique ont été précipités dans une crise encore plus profonde. La Corne de l’Afrique, déjà confrontée à une grave sécheresse, a vu la guerre exacerber une situation humanitaire déjà désastreuse.
L’Initiative de céréales de la mer Noire, négociée en juillet 2022, a apporté un soulagement temporaire en autorisant la reprise des exportations de céréales ukrainiennes. Cependant, le retrait de la Russie de l’accord en 2023 a démontré à quel point la sécurité alimentaire africaine demeure otage des manœuvres géopolitiques, loin du continent. Cette vulnérabilité a contraint l’Afrique à reconsidérer ses dépendances agricoles et à reconnaître le besoin urgent de souveraineté alimentaire.
Le choc des engrais
Au-delà des céréales, la guerre a également perturbé les approvisionnements mondiaux en engrais. La Russie est le plus grand exportateur mondial d’engrais, et les sanctions combinées aux restrictions à l’exportation ont entraîné de graves pénuries. Les prix des engrais ont triplé sur certains marchés, les rendant ainsi inabordables pour des millions de petits exploitants agricoles africains.
Les conséquences de cette situation vont bien au-delà des récoltes immédiates. La réduction de la consommation d’engrais se traduit par des rendements agricoles inférieurs, ce qui perpétue l’insécurité alimentaire et la pauvreté. Pour les pays qui s’efforcent d’augmenter leur productivité agricole et d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, la crise des engrais constitue un recul majeur. Elle a également mis en lumière l’importance stratégique de développer des capacités de production d’engrais nationales ou régionales, des pays comme le Maroc et le Nigeria explorant activement l’expansion de leur production.
Volatilité des prix de l’énergie
Le rôle de la Russie en tant qu’exportateur majeur d’énergie a entraîné une augmentation des prix mondiaux de l’énergie. Pour les pays africains importateurs de produits pétroliers raffinés, cela s’est traduit par des hausses significatives et pénalisantes des prix du carburant, affectant les coûts de transport, la production d’électricité et l’inflation générale.
Les pays africains producteurs de pétrole comme le Nigeria, l’Angola et l’Algérie auraient pu espérer bénéficier de la hausse des prix. Cependant, nombre d’entre eux ont constaté que les infrastructures vieillissantes, le sous-investissement et leur propre dépendance aux importations de carburants raffinés ont limité leurs gains. La crise a ainsi souligné que même les pays africains riches en ressources peinent souvent à tirer pleinement parti de leurs richesses naturelles, faute de capacités de transformation adéquates.
Le dilemme diplomatique
L’aspect le plus révélateur de la guerre en Ukraine pour l’Afrique a peut-être été la campagne de pression diplomatique qui a suivi. Les pays occidentaux ont vivement encouragé les nations africaines à condamner l’invasion russe et à soutenir les sanctions. De nombreux pays africains ont préféré l’abstention lors des votes de l’ONU plutôt que de prendre parti, une décision ayant suscité des critiques de la part des capitales occidentales, mais qui était le reflet de véritables calculs stratégiques.
Les dirigeants africains ont présenté plusieurs justifications pour leur position. Certains ont invoqué le principe de non-alignement, qui a longtemps guidé la diplomatie africaine durant la Guerre Froide. D’autres ont souligné les « deux poids, deux mesures » occidentaux, notant que les invasions et interventions en Irak, en Libye et ailleurs avaient reçu un traitement différent. Beaucoup ont mis en évidence les relations de leurs pays avec la Russie, incluant la coopération militaire, les projets d’énergie nucléaire et le soutien politique.
Ce moment d’indépendance diplomatique a révélé un changement significatif. Les pays africains se considèrent de plus en plus comme des acteurs avec leurs propres intérêts, plutôt que comme de simples extensions de la politique étrangère occidentale. Des pays comme l’Afrique du Sud, le Kenya et le Sénégal ont exprimé des positions sophistiquées qui ont condamné l’invasion tout en refusant de prendre part à un régime de sanctions qu’ils jugeaient potentiellement préjudiciable à leurs propres intérêts.
Positionnement stratégique de la Russie
La Russie a activement courtisé les nations africaines pendant la guerre, consciente que son isolement diplomatique dépendait en partie de l’adhésion du Sud global aux sanctions occidentales. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a effectué plusieurs voyages en Afrique, et la Russie s’est positionnée comme un partenaire respectueux de la souveraineté africaine, sans la conditionnalité souvent associée à l’engagement occidental.
L’argument de la Russie résonne auprès de certains publics africains : l’indignation de l’Occident concernant l’Ukraine contraste avec son apparente indifférence face aux conflits en Afrique, et les pays africains devraient poursuivre leurs intérêts sans s’incliner devant les anciennes puissances coloniales. La Russie a également tiré parti de la diplomatie des céréales et des engrais, offrant des fournitures aux pays africains pour démontrer qu’elle, et non les sanctions occidentales, est du côté de l’Afrique.
La présence d’entrepreneurs militaires russes, en particulier le groupe Wagner, dans des pays comme le Mali, la République centrafricaine et la Libye, ajoute une dimension supplémentaire à cette relation. Bien que controversés, ces arrangements reflètent la recherche par les États africains de partenaires de sécurité prêts à opérer sans les conditions politiques habituellement imposées par les pays occidentaux.
Les arguments en faveur de l’autonomie stratégique
La guerre en Ukraine est devenue un catalyseur, incitant les dirigeants africains à articuler une vision d’autonomie stratégique. Macky Sall, en tant que président de l’Union africaine en 2022, a clairement indiqué que « l’Afrique n’est le partenaire junior de personne ». Cette affirmation reflète à la fois la frustration d’être traitée comme un champ de bataille géopolitique et une confiance croissante dans le poids économique et démographique de l’Afrique.
L’autonomie stratégique ne signifie pas nécessairement une neutralité dans tous les conflits ou une indifférence aux principes tels que l’intégrité territoriale. Cela signifie plutôt que les pays africains prendront des décisions en fonction de l’évaluation de leurs propres intérêts, en entretenant des relations avec plusieurs partenaires et en refusant d’être cantonnés à la politique de blocs héritée de la Guerre Froide.
Leçons et impératifs
La guerre en Ukraine a apporté plusieurs leçons cruciales aux nations africaines. Premièrement, les dépendances profondes à l’égard de fournisseurs externes pour l’alimentation et l’énergie créent des vulnérabilités dangereuses. Les pays africains débattent plus sérieusement de la modernisation agricole, de la production d’engrais, de la constitution de réserves alimentaires et du développement des énergies renouvelables.
Deuxièmement, la guerre a démontré que les crises mondiales continueront de faire pression sur les pays africains pour qu’ils prennent parti. Il est essentiel de développer la capacité diplomatique de gérer ces pressions tout en maintenant des relations bénéfiques avec divers partenaires. L’Union africaine et les organisations régionales comme la CEDEAO peuvent jouer un rôle important dans la coordination des positions et le renforcement du pouvoir de négociation africain.
Troisièmement, la voix de l’Afrique compte plus que beaucoup ne le supposaient. Le fait que les pays occidentaux aient investi une énergie diplomatique significative pour courtiser le soutien africain révèle que les positions du continent ont un poids dans la détermination de la légitimité internationale des actions des grandes puissances. Cela offre un levier que les pays africains peuvent potentiellement utiliser pour faire avancer leurs propres priorités.
Perspectives d’avenir
Alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que ses conséquences à long terme se déploient, l’Afrique est confrontée à des choix cruciaux quant à l’ordre international qu’elle souhaite contribuer à bâtir. Le monde multipolaire émergeant de ce conflit pourrait offrir aux pays africains la possibilité de mettre en concurrence les grandes puissances pour obtenir de meilleurs accords, ou bien le continent pourrait devenir un champ de bataille pour des influences concurrentes.
La voie à suivre nécessite de renforcer à la fois les capacités internes pour réduire les vulnérabilités, de consolider la coopération continentale pour accroître le pouvoir de négociation collective, et de s’engager stratégiquement avec tous les partenaires consentants. La réponse de l’Afrique aux défis posés par la guerre en Ukraine pourrait finalement être retenue comme le moment où le continent a véritablement commencé à revendiquer sa place d’acteur indépendant dans les affaires mondiales, plutôt que d’être un simple objet des stratégies géopolitiques d’autrui.
Les enjeux s’étendent au-delà du conflit actuel. La manière dont l’Afrique naviguera dans cette période déterminera si l’ordre multipolaire émergent sera un ordre où les intérêts africains comptent réellement, ou si l’on assiste simplement à un remplacement de la domination occidentale par une nouvelle forme de compétition entre grandes puissances, dans laquelle l’Afrique resterait un enjeu plutôt qu’un acteur à part entière.



