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Assia Djebar : L’Écrivaine Pionnière qui a Libéré la Voix des Femmes Algériennes

Une carrière de six décennies a transformé la compréhension de l’histoire coloniale grâce à la narration polyphonique
Durant six décennies, Assia Djebar a manié la langue française – celle du pouvoir colonial – comme un puissant outil de réappropriation culturelle. Elle a entrelacé les témoignages chuchotés des femmes, les archives enfouies et ses souvenirs personnels pour transformer fondamentalement la compréhension de l’histoire algérienne. Son œuvre littéraire révolutionnaire a non seulement placé des voix marginalisées au cœur du récit historique, mais a aussi brisé le silence qui avait effacé les expériences des femmes des archives officielles.
De Cherchell aux salles du pouvoir littéraire français
Née Fatma-Zohra Imalhayène le 30 juin 1936, dans la ville côtière de Cherchell – bâtie sur l’ancienne cité d’Iol, puis Césarée – Assia Djebar a grandi en naviguant dans la dualité complexe de l’enseignement coranique et de l’éducation coloniale française. Cette tension culturelle allait devenir la caractéristique déterminante de toute son œuvre.
Sa trajectoire académique fut extraordinaire pour son époque. En 1955, elle est devenue la première Algérienne et la première musulmane admise à la prestigieuse École normale supérieure de Sèvres, près de Paris. Deux ans plus tard, à seulement 20 ans, elle publie son premier roman, La Soif, sous le nom de plume Assia Djebar, un geste de réinvention et de protection dans une société où les jeunes femmes écrivant sur le désir suscitaient la controverse.
Confronter le silence historique à travers le récit polyphonique
La préoccupation centrale d’Assia Djebar était l’absence, et plus spécifiquement, l’exclusion systématique des voix féminines des documents historiques officiels. Les archives coloniales relataient la conquête exclusivement du point de vue des colonisateurs, tandis que les récits post-indépendance, bien que célébrant souvent symboliquement les femmes, marginalisaient leurs expériences vécues et leurs voix authentiques.
Sa réponse fut révolutionnaire : construire des formes littéraires alternatives qui juxtaposaient et confrontaient les souvenirs oraux des femmes aux archives écrites. Son chef-d’œuvre, L’Amour, la Fantasia (1985), illustre cette approche innovante en entrelaçant les récits de la conquête française d’Alger de 1830 avec l’histoire semi-autobiographique de la formation d’une jeune Algérienne au sein de l’éducation coloniale, combinée aux témoignages oraux de femmes ayant vécu la guerre d’indépendance.
L’exploration cinématographique élargit la vision artistique
La vision créative de Djebar s’est étendue au-delà de la littérature pour embrasser le cinéma à la fin des années 1970. Son film La Nouba des Femmes du Mont Chenoua (1978), centré sur les souvenirs des femmes de la guerre d’indépendance dans les montagnes du Chenoua, a remporté le prix FIPRESCI de la critique à Venise en 1979. Une réalisation remarquable pour tout cinéaste, et particulièrement pour une femme algérienne dans une industrie où les réalisatrices étaient encore exceptionnellement rares.
L’interaction du film entre les témoignages oraux, les images d’archives et le silence stratégique s’est directement infiltrée dans sa prose ultérieure, lui conférant un rythme de montage distinctif que les critiques ont reconnu comme cinématographique.
Le paradoxe de la langue française
Une tension fondamentale a traversé toute la carrière de Djebar : pourquoi choisir le français comme médium littéraire ? Pour une écrivaine algérienne née sous la domination coloniale, le français portait le poids de l’occupation, étant la langue par laquelle la conquête était justifiée et administrée. Pourtant, c’était aussi sa langue d’éducation, sa voie vers un public international et, surtout, un véhicule pour préserver les témoignages des femmes qui risquaient de disparaître des récits officiels et des archives coloniales.
Djebar a abordé cette complexité linguistique directement dans ses essais, notamment Ces voix qui m’assiègent (1999), explorant ce que signifie travailler à l’intérieur et contre la ‘francophonie’ depuis ses marges. Sa féminisation délibérée de termes arabes désignant les femmes transmettrices de savoir – son néologisme ‘rawiyate’ – a démontré comment elle a transformé le français en un véhicule pour préserver des significations genrées souvent perdues dans la traduction.
La reconnaissance internationale couvre les frontières linguistiques
Djebar a accumulé de prestigieux honneurs littéraires, reflétant sa position au-delà des frontières nationales et linguistiques. Le Prix international de Littérature Neustadt en 1996 et le Prix de la Paix des Libraires Allemands en 2000 ont solidifié sa réputation littéraire mondiale.
La reconnaissance la plus symbolique est survenue le 16 juin 2005, lorsqu’elle a été élue à l’Académie française, l’institution garante de la pureté de la langue française depuis 1635. Cette entrée au cœur symbolique de l’autorité linguistique française fut perçue, selon les interprétations, comme une reconnaissance institutionnelle de son œuvre ou une forme d’absorption.
L’héritage continu façonne la littérature contemporaine
Depuis 2015, le Grand Prix Assia Djebar du Roman, décerné en Algérie en arabe, en tamazight et en français, rend hommage à la fiction dans les langues qui façonnent la vie littéraire algérienne contemporaine. Cette reconnaissance confirme que l’importance de Djebar s’étend au-delà du prestige international pour englober la mémoire littéraire nationale.
La méthodologie littéraire révolutionnaire perdure
Assia Djebar est décédée le 6 février 2015 à Paris, à l’âge de 78 ans. Son œuvre, qui a su exposer les omissions et intégrer la voix des femmes dans les récits historiques, perdure, défiant le discours de l’État et les histoires coloniales qui les avaient réduites au silence ou à de simples symboles.
Son travail continue de poser une question non résolue pour de nombreux lecteurs algériens : la langue coloniale peut-elle véritablement servir la réappropriation culturelle, ou quelque chose d’essentiel est-il toujours perdu dans cette transaction ? Pour les lecteurs du monde entier, elle a démontré que l’histoire ne se limite pas aux documents écrits, mais englobe aussi les témoignages parlés, chuchotés et obstinément rappelés, transmis entre des générations de femmes qui n’ont jamais été invitées à fournir un témoignage officiel.



