Algérie-Chine : un partenariat stratégique entre histoire et réalités économiques

L’Algérie et la Chine entretiennent une relation forgée dans la solidarité anticoloniale, antérieure même à l’indépendance de l’Algérie. Ce lien historique profond, souvent évoqué dans les échanges diplomatiques, a considérablement évolué, aboutissant à un « partenariat stratégique global ». Cependant, au-delà des déclarations de coopération « gagnant-gagnant », l’Algérie navigue dans une réalité économique complexe marquée par un déséquilibre commercial substantiel et le défi de transformer les grands projets d’infrastructure en une croissance industrielle nationale durable. Cet article explore comment l’Algérie cherche à tirer parti de son alliance de longue date avec Pékin pour son autonomie stratégique et sa diversification économique, tout en gérant les aspects pratiques d’un partenariat mondial.

Des racines révolutionnaires à une bienveillance durable

Les racines de cette alliance unique remontent à 1958, lorsque Pékin fut la première nation non arabe à reconnaître le Gouvernement provisoire de la République algérienne pendant sa guerre de libération. L’Algérie a rendu la pareille en 1971, jouant un rôle pivot dans la résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations Unies, qui a restauré le siège légitime de la République populaire de Chine aux Nations Unies. Cette fondation de soutien mutuel, décrite par les deux parties comme une « amitié révolutionnaire », est plus qu’une simple rhétorique ; elle sous-tend un héritage remarquable et durable.

Le témoignage le plus tangible de ce lien est peut-être la mission médicale chinoise en Algérie, lancée en 1963. Il s’agissait du tout premier envoi médical de la République populaire à l’étranger, un programme qui a perduré pendant plus de six décennies, survivant aux changements politiques dans les deux nations. En 2023, les chiffres chinois faisaient état de 3 522 membres du personnel médical ayant traité plus de 27 millions de patients et assisté plus de deux millions de naissances en Algérie, se concentrant sur des domaines prioritaires comme l’obstétrique et l’acupuncture dans les hôpitaux provinciaux. Cet effort humanitaire durable génère une bienveillance significative, démontrant une forme de coopération qui précède la diplomatie de la santé mondiale contemporaine.

Essor économique et élévation stratégique

La dimension économique de la relation s’est développée de manière spectaculaire à partir de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Les vastes programmes d’investissement public de l’Algérie, alimentés par les revenus des hydrocarbures, ont créé une demande immense pour un développement rapide des infrastructures. Les entreprises publiques chinoises, expertes dans la mobilisation de vastes forces de travail et de financements, sont rapidement devenues des acteurs majeurs dans le logement, les routes, les bâtiments publics et les infrastructures hydrauliques. L’entrée de Sinopec dans les opérations pétrolières en amont à Zarzaitine en 2002 a signalé un engagement énergétique approfondi. Cette période a vu la Chine supplanter la France en tant que principale source d’importations de l’Algérie, remodelant fondamentalement son paysage commercial.

Une étape diplomatique importante a été franchie en février 2014, lorsque l’Algérie est devenue le premier État arabe à forger un partenariat stratégique global avec la Chine. Cet alignement de haut niveau a été suivi par des plans de coopération quinquennaux successifs, le dernier couvrant la période 2022-2026. La visite d’État du président Abdelmadjid Tebboune à Pékin en juillet 2023 a encore élargi l’agenda, étendant la coopération au-delà des infrastructures traditionnelles pour inclure la pétrochimie, l’exploitation minière, l’agriculture, l’aérospatiale, la technologie nucléaire civile, les énergies renouvelables, l’éducation et la défense.

Naviguer le déséquilibre commercial

Malgré la rhétorique stratégique, le partenariat économique présente un déséquilibre manifeste. Selon les données UN Comtrade rapportées par l’Algérie pour 2024, les importations en provenance de Chine ont atteint environ 10,58 milliards de dollars (22,3 % de toutes les importations algériennes), tandis que les exportations vers la Chine ne se sont élevées qu’à 1,99 milliard de dollars (3,8 % des exportations totales de l’Algérie), entraînant un déficit commercial bilatéral d’environ 8,6 milliards de dollars. Les chiffres rapportés par la Chine indiquent un écart encore plus important, la Chine ayant exporté environ 11,68 milliards de dollars vers l’Algérie et importé seulement environ 800 millions de dollars, ce qui implique un excédent d’environ 10,9 milliards de dollars.

Indépendamment des divergences statistiques, la réalité est un déficit commercial substantiel pour l’Algérie. Ses exportations vers la Chine sont non seulement beaucoup plus faibles, mais aussi fortement concentrées dans les combustibles minéraux et les produits pétroliers. Il est crucial de noter que l’Europe reste le principal client énergétique de l’Algérie, recevant 63,8 % de ses exportations en 2024. Cela souligne le rôle de la Chine en tant que fournisseur majeur de biens et de services, mais un marché relativement mineur pour les produits algériens, ce qui met en évidence le défi d’atteindre une véritable réciprocité économique.

Projets emblématiques et questions en suspens

Les entreprises chinoises ont laissé une empreinte indélébile sur le paysage algérien, réalisant des projets monumentaux. Ceux-ci comprennent les sections centrale et occidentale de l’autoroute Est-Ouest de 1 216 kilomètres, la merveille architecturale qu’est la Grande Mosquée d’Alger – la plus grande mosquée d’Afrique, inaugurée en février 2024 – et 575 kilomètres des 950 kilomètres de la Voie ferrée minière de l’Ouest, conçue pour relier les sites miniers cruciaux aux ports. L’ouverture de la voie ferrée en février 2026 illustre un virage vers la diversification industrielle, reflétant l’ambition de l’Algérie de dépasser la simple extraction de ressources.

Cependant, le chemin de la coopération n’est pas sans embûches. Des projets de grande envergure, comme le port en eau profonde d’El Hamdania/Cherchell (initialement budgétisé à 3,3 milliards de dollars US), ont été suspendus en 2019, son sort restant incertain au 31 juillet 2026. De même, un projet intégré de phosphate de 7 milliards de dollars US, annoncé en 2022 comme une joint-venture, a subi une restructuration, sa structure de propriété et de financement d’origine étant désormais incertaine suite à l’attribution d’un contrat de conception d’ingénierie à Saipem en juin 2025. Ces exemples soulignent que les validations stratégiques, bien que puissantes, ne garantissent pas une livraison rapide ou transparente des projets, souvent influencée par les processus internes et les dynamiques de financement algériens.

Énergie et défense : une diversification mesurée

Le rôle de la Chine dans le secteur énergétique algérien s’étend au-delà d’une participation occasionnelle en amont pour englober une présence plus large tout au long de la chaîne de valeur des hydrocarbures. Sinopec, un partenaire constant depuis 2002, a obtenu un contrat de partage de production pour Hassi Berkane Nord en février 2025, impliquant un investissement estimé à 850 millions de dollars. Des entreprises chinoises ont également remporté de nouvelles concessions d’exploration gazière et des contrats pour la modernisation de raffineries à Arzew et des inspections étendues de pipelines. Si l’Europe demeure le principal client énergétique de l’Algérie en raison de sa proximité géographique et de ses infrastructures de pipelines, la Chine renforce constamment son empreinte en tant que partenaire en amont, entrepreneur en ingénierie et fournisseur de technologies.

Dans le domaine de la défense, la coopération avec la Chine est significative mais sert principalement de stratégie de diversification, et non de remplacement des liens de longue date de l’Algérie avec la Russie. Entre 2020 et 2024, la Russie a représenté 48 % des importations d’armes de l’Algérie, la Chine contribuant à 19 % (y compris les drones armés) et l’Allemagne à 14 %, selon les données du SIPRI. La visite en novembre 2023 du chef d’état-major de l’armée algérienne, le général Saïd Chanegriha, en Chine, y compris des discussions avec de hauts responsables militaires et de l’industrie de la défense, a renforcé cette diversification. Cette approche s’aligne sur la politique traditionnelle de non-alignement de l’Algérie, comme l’a affirmé le président Tebboune en 2026, maintenant de bonnes relations avec plusieurs puissances mondiales sans dépendre excessivement d’un seul partenaire.

Perspectives algériennes : examen minutieux au sein de la faveur

Le sentiment public en Algérie à l’égard de la Chine semble généralement positif. Une enquête de l’Arab Barometer menée en 2021-2022 a révélé que 67 % des répondants algériens avaient une opinion favorable de la Chine, un pourcentage nettement plus élevé que les 47 % pour les États-Unis. Une majorité souhaitait soit des liens économiques plus étroits (38 %), soit qu’ils restent à leur niveau actuel (41 %).

Cependant, cette perception positive coexiste avec un discours national plus critique. Alors que les médias d’État mettent souvent en avant l’amitié historique et les récits « gagnant-gagnant », les reportages et commentaires économiques dans d’autres médias se penchent sur le déficit commercial, la création d’emplois locaux, les pratiques de sous-traitance, le transfert de technologie et les retards de projets. Des préoccupations ont également été exprimées dans certains médias régionaux concernant le succès perçu plus rapide du Maroc à attirer les investissements industriels et orientés vers l’exportation chinois, en particulier dans des secteurs comme les ports, les véhicules électriques et la fabrication pour l’exportation. Cette perspective nuancée reflète une ambition algérienne plus large pour que le partenariat apporte des avantages concrets et durables au-delà de simples échanges transactionnels.

La voie à suivre : des transactions à la transformation ?

Bien que les liens culturels, tels que le nouvel Institut Confucius à l’Université d’Alger II (ouvert le 23 septembre 2025) et la Grande Mosquée d’Alger (un chef-d’œuvre commun), se développent, ils sont moins profondément ancrés dans la société algérienne que ses liens avec le monde arabe ou la France. Pour de nombreux Algériens, la Chine est principalement rencontrée à travers les biens de consommation, les affaires et les grandes constructions, plutôt qu’à travers des liens linguistiques ou familiaux.

À l’horizon 2030, la relation Algérie-Chine est appelée à s’approfondir de manière gérée plutôt qu’à une transformation ou une alliance soudaine. Les entreprises chinoises resteront probablement cruciales dans divers secteurs, des chemins de fer et des mines aux hydrocarbures et aux télécommunications. L’Algérie poursuivra sa stratégie de diversification de ses liens économiques au-delà de l’Europe tout en assurant l’accès aux marchés et en maintenant son autonomie stratégique.

La question essentielle pour ce partenariat évolutif est de savoir s’il peut favoriser une capacité industrielle algérienne durable aux côtés de l’activité commerciale chinoise. L’extension du traitement à tarif zéro aux importations algériennes par la Chine le 1er mai 2026 représente une étape potentielle vers un rééquilibrage du marché. Pourtant, les tarifs ne sont qu’un obstacle ; les exportateurs algériens devront toujours respecter les normes chinoises, établir des réseaux de distribution et augmenter leur capacité de production. La véritable mesure d’un partenariat plus équilibré résidera dans la création d’emplois locaux durables, une sous-traitance algérienne robuste, une formation technique authentique, un transfert de technologie efficace et une augmentation significative de la production nationale non-hydrocarbures. Sans un tel changement, la chaleur politique et la coopération étendue en matière d’infrastructures pourront perdurer, mais la relation économique restera probablement caractérisée par son déséquilibre actuel et significatif.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *