Shanthie Naidoo Tweedie : une force tranquille au cœur de la lutte de libération sud-africaine

Shantavothie « Shanthie » Naidoo Tweedie, décédée le 23 juillet 2026 à l’âge de 91 ans, appartenait à cette rare lignée de femmes dont le courage se forge dans le silence et l’obstination. Née à Pretoria le 6 mars 1935 au sein d’une famille d’militants, elle passa toute sa vie à refuser de trahir ses principes et ses camarades, quand bien même ce choix lui coûta l’isolement cellulaire, la privation de sommeil et des années d’exil.

Aînée de cinq enfants d’Ama et Roy (Thambi « Naran ») Naidoo, elle puisait son engagement dans une mémoire familiale profondément politique : son grand-père Thambi Naidoo avait été un proche collaborateur du Mahatma Gandhi lors des premières campagnes de résistance passive. Dans la maison familiale, le militantisme se respirait autant qu’il s’apprenait. Dès l’école, Shanthie organisait des boycotts et distribuait des tracts. Elle rejoignit le Transvaal Indian Youth Congress, puis la Federation of South African Women (FEDSAW). Après la mort de son père en 1953, elle devint secrétaire au Congress of Democrats, puis au South African Congress of Trade Unions (SACTU), avant qu’une interdiction d’activité de cinq ans, prononcée en décembre 1963, ne la contraigne à quitter le militantisme officiel. Son frère Indres était déjà emprisonné ; elle devint le soutien principal de la famille, tout en poursuivant un travail clandestin sous haute surveillance.

L’épreuve décisive survint en 1969. Arrêtée en vertu du Terrorism Act, elle passa l’essentiel de 371 jours en cellule d’isolement. Interrogée pendant des jours sans sommeil par le tristement célèbre agent de la sécurité Swanepoel — le même homme qui avait blessé par balle son frère —, elle fut contrainte de rester debout cinq jours et cinq nuits jusqu’à en avoir des hallucinations. Convoquée au procès de Winnie Madikizela-Mandela et de vingt et un autres accusés comme témoin potentiel de l’accusation, elle refusa de déposer. « J’ai deux amis parmi les accusés, dit-elle au juge. Je ne veux pas témoigner parce que je ne pourrais pas vivre avec ma conscience si je le faisais. » Elle fut condamnée à deux mois de prison pour ce refus. Le procès s’effondra faute de preuves ; les autorités la placèrent aussitôt de nouveau en détention au titre du Terrorism Act. Elle ne fut libérée qu’en juin 1970, après plus d’un an passé pour l’essentiel entre quatre murs.

L’État n’entendait pas pour autant la laisser en paix. Les demandes de permis de sortie du territoire lui furent refusées à plusieurs reprises. Ce n’est qu’après une pression internationale soutenue et l’intervention personnelle d’Helen Suzman qu’elle obtint l’autorisation de partir, en septembre 1972. Plus de deux cents personnes de toutes origines se rassemblèrent à l’aéroport et entonnèrent We Shall Overcome au moment de son départ, contraint par les termes de son interdiction de séjour.

En exil, elle travailla pour le International Defence and Aid Fund à Londres, la section féminine de l’ANC, et diverses campagnes en faveur des prisonniers politiques. En 1980, elle et son fiancé Dominic Tweedie, militant britannique anti-apartheid, s’installèrent au Solomon Mahlangu Freedom College en Tanzanie, où elle officia dans le bureau de la direction pendant qu’il contribuait à la construction du site. Ils s’y marièrent. Elle rentra en Afrique du Sud avec lui en avril 1991. En 1997, la famille Naidoo témoigna devant la Commission Vérité et Réconciliation des sévices systématiques qu’ils avaient subis.

L’hommage du président Cyril Ramaphosa a su saisir l’essence de son parcours : héritière d’une famille engagée, elle consacra son existence à une Afrique du Sud libre et non raciale. Sa disparition à la veille du Mois des femmes, a-t-il relevé, rappelle le poids particulier que portaient les femmes qui osèrent affronter un système bâti sur la double oppression raciale et de genre.

Shanthie Naidoo ne chercha jamais les projecteurs. Elle ne publia pas de mémoires à succès ni ne s’imposa sur les tribunes publiques. Sa force résidait dans un refus constant — refus de témoigner, refus de céder, refus d’abandonner la conviction que la solidarité comptait plus que la sécurité personnelle. À une époque qui célèbre souvent les formes les plus éclatantes de résistance, sa vie nous rappelle que l’intégrité silencieuse peut être tout aussi révolutionnaire. L’Afrique du Sud est un pays plus libre parce que des femmes comme elle ont choisi la conscience plutôt que le confort, et ont continué à faire ce choix, décennie après décennie.

Que sa mémoire continue d’inspirer celles et ceux qui œuvrent encore pour un pays plus juste.

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