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La diaspora africaine en Italie : la Méditerranée noire et le reckoning inachevé

Quand on pense à la diaspora africaine en Italie, on pense aux gros titres : bateaux surchargés traversant la Méditerranée, migrants désespérés arrivant à Lampedusa, gouvernement d’extrême droite promettant de les arrêter.
Mais cette narration — centrée sur la crise, le spectacle et la victimisation — masque une histoire bien plus profonde et complexe.
Les Africains sont présents en Italie depuis des siècles. Ils apparaissent dans l’art de la Renaissance, vivent dans les cours des Médicis, et font partie du tissu culturel italien bien avant l’unification. Aujourd’hui, l’Italie compte plus de 5,2 millions de migrants enregistrés, dont une part africaine importante et croissante.
La diaspora africaine en Italie n’est pas un bloc homogène. Elle est façonnée par le colonialisme, la migration d’après‑guerre et les traversées contemporaines de la Méditerranée — une communauté à la fois ancienne et nouvelle, visible et invisible, italienne et “autre”.
C’est l’histoire de la Méditerranée noire — un concept qui transforme la mer en pont, et l’Italie en carrefour.
1. Une présence de 400 ans : des cours de la Renaissance à la conquête coloniale
La Renaissance : cachée à la vue de tous
Des recherches récentes révèlent que les Africains étaient des acteurs intégrés de la Renaissance italienne. Le documentaire The Black Italian Renaissance (2022) montre qu’ils étaient présents dans la sculpture, la peinture, les archives — diplomates, musiciens, serviteurs, parfois nobles.
Cette présence a été systématiquement effacée du récit national. Des chercheuses comme Angelica Pesarini travaillent à élargir le champ de la “Black Italia”, en explorant les dynamiques de race, genre, identité et citoyenneté sur plusieurs siècles.
L’ère coloniale : conquête et atrocités
Entre 1882 et 1941, l’Italie mène une campagne brutale en Afrique de l’Est :
- Érythrée colonisée en 1890,
- Somalie transformée en colonie de plantations,
- Éthiopie envahie en 1935 et soumise à une politique de terreur.
Atrocités majeures :
- massacre d’Addis‑Abeba (1937) : 19 000 à 30 000 morts en trois jours,
- utilisation de gaz moutarde,
- destruction de villages,
- bombardement d’hôpitaux de la Croix‑Rouge,
- exécutions massives.
L’Italie n’a jamais pleinement reconnu ces crimes. Malgré des excuses symboliques en 1997 et 2016, aucune résolution parlementaire ni réparation n’a été adoptée.
2. La diaspora moderne : trois vagues migratoires
Vague de la Corne de l’Afrique : héritage colonial
Première vague d’après‑guerre : Éthiopie, Érythrée, Somalie. Migration liée à l’instabilité politique et aux liens coloniaux.
Le documentaire Asmarina (2015) montre une diaspora enracinée, contribuant à l’identité italienne d’après‑guerre.
Vague ouest‑africaine et nord‑africaine : travail et famille
À partir des années 1970 : Sénégal, Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire, Tunisie, Maroc, Égypte, Algérie. En 2025, plus de 1,2 million de migrants nord‑africains vivent en Italie. Beaucoup travaillent dans l’agriculture, la construction, les services — souvent dans des conditions précaires.
La traversée méditerranéenne : la “vague de crise”
Depuis les années 2010, la route centrale de la Méditerranée devient l’un des corridors migratoires les plus mortels au monde.
La chercheuse Alessandra Di Maio théorise la Méditerranée noire : un espace où le capitalisme global exploite la main‑d’œuvre africaine, perpétuant un axe euro‑africain déséquilibré rappelant l’ère de la traite.
3. La tension centrale : “Afro‑Italianité” et lutte pour la reconnaissance
Être noir et italien reste perçu comme incompatible dans l’imaginaire italien.
La deuxième génération : citoyenneté et appartenance
Les jeunes nés et élevés en Italie — parlant italien, se sentant italiens — sont souvent traités comme étrangers. Racisme quotidien, discrimination, obstacles administratifs.
À Milan, un climat politique hostile pousse certains jeunes Afro‑Italiens à se tourner vers la diaspora globale, voire à envisager de quitter l’Italie.
Le mouvement “Black Italia”
Un mouvement intellectuel et artistique émerge pour recentrer la présence noire dans l’histoire italienne.
Le projet IRIDE (2023–2025) vise à déconstruire les tropes racistes dans la littérature, le cinéma, les comics et le discours politique, et à produire une bibliographie analytique sur la diaspora noire en Italie.
4. Empreinte économique : travail, remittances et pont vers l’Afrique
Marché du travail
Les migrants nord‑africains représentent :
- plus de 30 % des travailleurs agricoles dans certaines régions,
- environ 20 % des travailleurs du bâtiment.
Travail saisonnier, sous‑payé, sans protections.
Remittances
Les remittances africaines depuis l’Italie sont importantes, soutenant familles, entreprises et projets communautaires.
Le Plan Mattei
L’Italie lance un plan stratégique pour “repenser” ses relations avec l’Afrique : coopération, commerce, diplomatie.
Mais contradiction majeure : le plan prône un “partenariat d’égal à égal” tout en refusant de reconnaître les crimes coloniaux.
5. Conquête culturelle : musique, art et voix de la Méditerranée noire
Musique : Sanremo et au‑delà
Dès les années 1960, des artistes noirs se produisent à Sanremo : Louis Armstrong, Dionne Warwick, Wilson Pickett, Shirley Bassey, Eartha Kitt.
Ces performances deviennent un espace de négociation de la race, de l’appartenance et de l’italianité.
Aujourd’hui, les artistes afro‑italiens utilisent musique, littérature et cinéma pour proposer une Italie diverse et consciente de son passé colonial.
Littérature et cinéma : contre‑narration
Le projet The Black Mediterranean de Di Maio reconstruit une narration plurielle centrée sur les voix migrantes.
Asmarina (2015) offre une vision alternative de la diaspora, mettant en lumière les communautés érythréennes et éthiopiennes face à la montée de la xénophobie.
La Renaissance afro‑italienne
Le champ des études afro‑italiennes se développe. Le volume Black Italia (2024) explore les multiples dimensions de l’expérience afro‑italienne.
6. Voix politique : activisme, citoyenneté et lutte pour la reconnaissance
La lutte pour la citoyenneté
L’Italie applique le jus sanguinis : être né en Italie ne garantit pas la citoyenneté si les parents ne sont pas italiens.
Des centaines de milliers de jeunes vivent dans un vide juridique.
Mouvements anti‑racistes
Croissance de l’activisme contre le racisme, les violences policières, les discriminations structurelles.
Des chercheuses comme Pesarini utilisent archives orales et contre‑récits pour défier le discours dominant.
7. Où vivent les principales communautés ?
- Rome / Lazio : diaspora érythréenne, éthiopienne, somalienne.
- Milan / Lombardie : Sénégalais, Nigérians, Ghanéens ; forte présence de la Corne de l’Afrique.
- Sud de l’Italie (Pouilles, Calabre, Sicile) : zones d’arrivée des migrants ; forte concentration nord‑africaine dans l’agriculture.
- Turin / Piémont : hub pour étudiants, professionnels et chercheurs.
8. Faits surprenants
- Présence noire dans la Renaissance : intégrale mais effacée.
- Massacre d’Addis‑Abeba (1937) : 19 000–30 000 morts, jamais reconnu officiellement.
- Méditerranée noire : espace d’exploitation et de production culturelle.
- Mausolée Graziani : hommage public au “boucher d’Addis‑Abeba”.
- Paradoxe du Plan Mattei : partenariat proclamé, déni colonial maintenu.
9. Figures emblématiques
- Angelica Pesarini — chercheuse, activiste, spécialiste des identités afro‑italiennes.
- Alessandra Di Maio — théoricienne de la Méditerranée noire, éditrice de Black Italia.
- Gabriele Proglio — historien des diasporas de la Corne de l’Afrique.
- Justin Randolph Thompson — artiste, cofondateur de Black History Month Florence.
- Francesca Priori & Cristian Di Mattia — auteurs du documentaire The Black Italian Renaissance.
Verdict : une diaspora au carrefour
La diaspora africaine en Italie est un paradoxe : ancienne et nouvelle, visible et invisible, intégrée et marginalisée.
Elle est façonnée par la violence coloniale et la précarité migratoire, mais aussi par une créativité culturelle immense, une résilience politique et une effervescence intellectuelle.
Le champ de la Black Italia grandit, recentrant la présence africaine dans l’histoire et la culture italiennes. La Méditerranée noire offre un cadre puissant pour comprendre l’Italie comme un carrefour où se croisent histoires africaines et européennes.
Mais l’avenir reste incertain. Le refus de l’Italie de reconnaître son passé colonial continue de hanter son présent. Le Plan Mattei risque d’être perçu comme une nouvelle extraction plutôt qu’un partenariat sincère.
Comme le dit un chercheur : les récits de la diaspora révèlent l’existence d’une autre Italie. La question est de savoir si l’Italie peut embrasser cette autre Italie — diverse, inclusive, et responsable de son histoire.



